Au soleil levant, l’hélicoptère fend la brume normande. À quelques mètres de là, deux techniciens l’attendent de pied ferme. Leurs mains gantées saisissent la plateforme tractée par l’aéronef depuis la côte, puis posée en toute délicatesse sur l’une des terrasses du Mont-Saint-Michel. Zeus vient de faire escale, une étape de plus dans sa tournée qui le mène aux quatre coins de la France – et même jusqu’à Francfort. Un an plus tôt, ce même Zeus paradait dans l’obscurité de la nuit parisienne : avec sa carcasse métallique éclairée par des projecteurs, le cheval d’argent remontait la Seine au galop. Douze minutes hors du temps, qui allaient marquer la mémoire des millions de téléspectateurs devant la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques ce soir-là.

Zeus, la vasque olympique, les costumes, les statues dorées des femmes illustres… Sitôt les Jeux terminés, on se presse d’exhiber bien vite les symboles de cette cérémonie d’ouverture : il faut faire briller coûte que coûte la flamme des Jeux, prolonger autant que possible la « parenthèse enchantée ». La dissolution de l’Assemblée nationale, les soubresauts du monde, le contexte économique : personne n’est dupe, réactiver le souvenir des Jeux est aussi un moyen de remonter le moral de tout un pays. Mais au-delà de cette célébration un brin artificielle, force est de constater que cette cérémonie d’ouverture sur la Seine laissera un souvenir impérissable.

Vingt-six ans plus tôt, il est en revanche une autre cérémonie que ses organisateurs ont voulu bien vite oublier. Et à l’inverse des Jeux de Paris, ils ont soldé sans attendre cet encombrant héritage.

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9 juin 1998. La France se laisse doucement glisser dans la fièvre de la Coupe du Monde de football. Les rues se pavoisent, les « fan zones » s’installent, les bars se préparent : le pays est prêt à recevoir le monde entier, soixante ans après avoir accueilli une première fois la prestigieuse compétition. À ce moment précis, le chemin vers la première étoile de l’Équipe de France est aussi incertain que tortueux, mais l’optimisme et l’enthousiasme sont de mise. Et pour l’occasion, le pays s’offre un beau cadeau : un stade ultramoderne de 80 000 places aux portes de Paris. Le Stade de France, avec sa silhouette ovale d’un blanc immaculé, son toit suspendu par des haubans et ses tribunes amovibles, ressemble à une porte ouverte sur l’an 2000. « Pour la première fois de son histoire, la France possède un grand stade digne de son football » dira Daniel Bilalian en ouverture de son journal de 20h, le soir de l’inauguration.

Le géant Ho sur le Pont Neuf

L’heure tant attendue est arrivée : dans vingt-quatre heures, les joueurs fouleront pour la première fois les pelouses des stades. Mais juste avant un Brésil-Écosse inaugural au Stade de France, c’est déjà la fête. En plus de la traditionnelle cérémonie d’ouverture en stade, le comité d’organisation et la ville de Paris ont décidé d’organiser un grand spectacle dans les rues de la capitale. Intitulé « Un monde de géants, la fête du football » et mis en scène par Jean-Pascal Lévy-Trumet, il a été imaginé autour de quatre géants, représentant chacun un continent et accompagnés d’une myriade de petits personnages fantasmagoriques, incarnés par des centaines de figurants.

Neuf ans plus tôt, les Parisiens avaient déjà été les témoins d’un étrange ballet : pour le Bicentenaire de la Révolution française, célébré le 14 juillet 1989, Jean-Paul Goude avait imaginé une parade des « tribus planétaires » sur les Champs-Élysées, réunissant près de 6 000 figurants. Ce spectacle étourdissant, d’une poésie infinie, avait marqué les esprits par sa créativité et son audace. Le chorégraphe Philippe Découflé, l’une des chevilles ouvrières de cette parade, produira trois ans plus tard un autre spectacle inoubliable : pour les cérémonies des Jeux olympiques d’Albertville, il fait virevolter toute une galerie de personnages sur une scène circulaire, au milieu de laquelle trône un mât métallique.

Assez logiquement, la parade des géants du Mondial 98 s’inscrit dans cet héritage : Philippe Guillotel, à qui l’on doit les costumes excentriques et bariolés des spectacles de Goude et Découflé, est justement de la partie. Quant aux immenses pantins, ils renvoient eux aussi à toute une tradition du spectacle populaire dans l’Hexagone : les quatre géants du Mondial 98 ont été justement fabriqués dans les ateliers Povigna, qui contribuent à animer chaque année le célèbre carnaval de Nice. La France porte haut la tradition du spectacle vivant, exigeant et populaire, fourmillant et monumental. Tout porte à croire que la parade des géants du Mondial 98 sera une immense fête.

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Le géant Ho sur le Pont Neuf

Accroupi sur le Champ-de-Mars, Moussa s’éveille. Le géant à la peau bleu marine, représentant du continent africain, ouvre les yeux puis se met lentement debout. Autour de lui s’agite tout un troupeau d’autruches argentées et montées sur échasses. Elles rejoignent une foule de personnages aux formes étranges, bien alignés en rangs, aux pieds du géant. La procession se met en marche. Un peu plus loin, Ho l’asiatique démarre sa marche du Pont Neuf ; Pablo l’amérindien, peint d’un orange vif, s’éveille près de l’Arc-de-Triomphe ; enfin Roméo l’européen, corps bleu azur et le cheveu en bataille, part de l’Opéra Garnier. Les quatre géants ont rendez-vous dans quelques heures autour de l’Obélisque pour l’apothéose de cette grande fête. Quatre géants, venus des quatre coins du monde, qui se rassemblent pour faire la fête sur la bien nommée place de la Concorde… Difficile d’imaginer quelque chose de plus symbolique.

Le géant Ho défile rue de Rivoli, le long du jardin des Tuileries

Indéniablement, les mensurations des pantins impressionnent : vingt mètres de haut, pas loin de quarante tonnes. Leur esthétique est à elle seule un témoignage des années 90 : traits saillants, yeux dessinés, couleurs pop et corps en plastique comme gonflés à l’hélium… On est à mi-chemin entre le personnage d’animé japonais et la figurine articulée, le corps gonflé d'un Action Man associé aux couleurs des Power Rangers. Années 90 obligent, les poupées géantes n’ont pas vraiment un faciès des plus subtils : Ho l’asiatique, par exemple, se retrouve affublé d’yeux en amande et d’un corps couleur jaune citron. En s’approchant de plus près, on remarque que la peau en plastique des géants laisse entrevoir leur squelette métallique au niveau de leurs articulations. Quant à leurs pieds, ils dissimulent à peine les deux voiturettes qui permettent de faire « marcher » les personnages le long des rues de la capitale.

Perchés sur le balcon, les riverains du Jardin des Tuileries peuvent presque toucher du doigt Ho. Le géant remonte doucement la rue de Rivoli. Eux sont aux premières loges mais, ailleurs, la foule ne semble pas s’être pressée : on attendait un million de spectateurs dans les rues parisiennes, ils sont plutôt aux alentours de 200 000. Et un problème se fait rapidement sentir : les géants se déplacent très lentement. Ils progressent à 2 km/h là où ils pourraient, techniquement, aller deux fois plus vite. Et pour ne rien arranger, ils musardent, s’arrêtent parfois le temps d’un happening : Pablo est freiné dans sa progression sur les Champs-Élysées par une armée de créatures dotées d’épines, tandis que Roméo assiste à un étrange cortège rassemblant ballerines et angelots sur les marches de l’église de la Madeleine.

Le géant Ho défile rue de Rivoli, le long du jardin des Tuileries
Les quatres géants réunis autour de la scène dressée sur la place de la Concorde

La France ouvre donc sa Coupe du Monde avec un spectacle d’une lenteur terrifiante, diffusé en mondovision. En France, c’est TF1 qui diffuse la parade des géants. Sauf que la chaîne a finalement décidé in extremis de retransmettre l’intégralité du spectacle – soit près de six heures de direct, tout de même – au grand désespoir de Jean-Pascal Lévy-Trumet, qui sent le four arriver. Aux commentaires, Charles Villeneuve et Jean-Claude Narcy finissent par ne plus savoir vraiment quoi raconter et se perdent en digressions, s’extasiant à l’infinie sur la beauté des perspectives parisiennes. Ils s’effacent de temps en temps pour laisser la place aux interventions de Juliette Binoche, qui raconte l’histoire décidément bien étrange de ces géants. Une narration poétique, mais qui enlise un peu plus ce spectacle à ciel ouvert dans une sensation d’un moment sans fin.

La nuit est maintenant tombée sur Paris. Les quatre géants sont réunis, assis aux quatre coins de la place de la Concorde. L’Obélisque a été habillé pour la circonstance d’une structure métallique soulignée de néons, dont la silhouette évoque vaguement le trophée de la Coupe du Monde ; quatre écrans géants coiffent le sommet de cette « tour technologique » qui fleure bon l’an 2000, dans lesquels s’affichent des animations psychédéliques. Une vaste scène couleur pelouse a été dressée autour de l’antique colonne : les petits personnages entourant les géants s’y sont retrouvés et dansent maintenant au rythme des percussions. La place se remplit de 1998 jeunes garçons, tenues et ballons de foot de rigueur. Et puis soudain, un étrange ballet : des ouvriers s’activent pour installer, à l’aide de nacelles élévatrices, d’immenses chiffres sur le torse des géants pour former le nombre « 1998 ». La manœuvre, exécutée sans aucun artifice scénique, avec les plus simples engins de chantier qui soient, semble faire surgir le réel au milieu de cet étrange rêve dans lequel semble comater la capitale depuis de longues heures déjà.

Dans un monde parallèle, la parade des géants est un immense succès. L’entame réussie d’un Mondial qui allait mener le pays hôte vers sa première étoile. Les géants deviennent de véritables icônes et entrent dans la culture populaire. Un destin à la Footix, la mascotte de cette Coupe du Monde, qui avait connu un regain de popularité inespéré après avoir animé la compétition dans une relative indifférence. Les géants font le tour de la France : ils paradent à nouveau lors de grands rassemblements populaires et, au bout d’une tournée triomphale, ils finissent par rejoindre les collections d’un grand musée français.

Les quatres géants réunis autour de la scène dressée sur la place de la Concorde
Le géant Roméo devant l'Église de la Madeleine

Dans le monde réel, le spectacle a déçu et les géants se cachent pour mourir. Sitôt les lumières de la place de la Concorde éteintes, les géants rejoignent « à pied » un terrain vague situé près de la Porte Dauphine. Et on ne perd pas de temps : au petit matin, les pantins sont couchés puis dépecés. 
Le plastique et la structure métallique partent en recyclage, les mécanismes qui avaient été prêtés sont récupérés… Au bout de l’opération ne subsistent que les quatre têtes, posées à même le sol, au milieu du terrain vague. Comme si, au bout du processus de liquidation, comme pris de remords, l’équarrisseur n’avait pas assumé sa basse besogne jusqu’à la fin, rattrapé par la part d’humanité contenue dans ces visages.

Le sort des géants semble inspirer une forme de malaise. Et finalement, les quatre têtes finissent abandonnées sur le terrain vague, au milieu des herbes folles. Elles sont très vite recouvertes de graffitis, avant d’être dérobées une à une et de disparaître dans la nature. Et le mystère de s’épaissir : quel est cet enchaînement d’événements qui a conduit à ce que Ho soit retrouvé incendié dans le 13e arrondissement de Paris, à deux pas du quartier asiatique, quelques semaines après la fin du Mondial ?

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Le géant Roméo devant l'Église de la Madeleine

Tapez « Soisy-sous-Montmorency » dans Google Maps, activez la vue satellite et vous êtes partis pour vous offrir une balade dans une ville de la banlieue parisienne a priori classique. Vu du ciel, l’immense hippodrome d’Enghien, au sud de la ville, attire forcément un peu l’attention. Mais pour le reste, la cité aligne ses barres d’immeubles, ses zones pavillonnaires, ses espaces verts, son centre commercial. Au centre, une silhouette de stade se dessine. Jouer du zoom permet de s’en rapprocher et de faire surgir, au beau milieu du complexe sportif, une minuscule tâche de couleur.

Elle est là, la tête de Roméo. La statue a été soigneusement restaurée, repeinte dans un bleu vibrant, les traits soulignés par des touches de peinture dorée. Installé sur un piédestal blanc et entouré d’un grillage, le géant trône en majesté. Roméo passe donc une retraite paisible, quelque part au nord 
de Paris, à très exactement 14,31 km à vol d’oiseau de l’Obélisque de la Concorde.

La tête du géant Roméo en gros plan

En 1999, pour célébrer le premier anniversaire de la victoire bleue et l’extension de son magasin, l’hypermarché E. Leclerc de Moisselles a une idée un peu folle : mettre la main sur la tête de Roméo pour l’exposer devant le magasin. Un sacré coup de pub. À l’issue de l’opération, un tournoi de foot est organisé avec les clubs de foot du coin : le volumineux trophée, ce sera la tête de Roméo. Et au bout du compte, c’est l’équipe de Soisy qui remporte la timbale. La tête haute, le regard fier, Roméo veille depuis vingt-cinq ans sur le complexe sportif Albert Schweitzer. Il en est devenu légitimement la mascotte. Le fiasco de la parade des géants est désormais bien loin et l’installation évoque la fierté retrouvée. Sous la tête, trois plaques ont été installées : l’une indique « Roméo, géant de la Coupe du Monde de Football – Paris 1998 » ; deux autres plaques associent Roméo aux deux étoiles de l’Équipe de France – remportées respectivement en 1998 face au Brésil et en 2018 face à la Croatie. Le géant est devenu l’icône du Mondial qu’il aspirait être.

Dans un article de presse de l’époque, l’un des producteurs du spectacle le jurait : les géants disparaissent car ainsi sont faites les lois du spectacle vivant. « Mon métier, c’est l’éphémère », disait-il. Dans un autre article, rassemblant ses souvenirs, le responsable du démantèlement des géants expliquait que leur taille imposante n’aurait pas permis de les conserver quoiqu’il arrive. Le poids des reliques – les têtes pesaient près de 500 kg – n’aidait pas franchement à les balader d’un bout à l’autre du pays. Au-delà du récit officiel, qui repose sur une poignée d’articles de presse écrits par des journalistes curieux de rassembler les pièces du puzzle, le reste de cette étrange histoire n’est que légende.

À défaut de certitudes, il reste une fascination pour cette débandade des géants. La fièvre de la compétition, puis la victoire historique de l’Équipe de France, ont été une diversion idéale, une sorte de mise en place des conditions de leur oubli. Mais à force de se plonger dans cette histoire, et au risque de verser dans l’anthropomorphisme un peu niais, tout cela inspire aussi un peu de compassion. En réalité, une destruction rapide eut été moins douloureuse qu’une lente agonie sur un terrain vague collé au périphérique parisien. Sans doute un peu trop humains pour les réduire en poudre, victimes bien malgré eux d’un spectacle que de pauvres humains avaient conduit au désastre. Ne sachant que faire d'eux, il a été décidé de ne rien faire. Personne ne voulait les voir, mais personne ne voulait vraiment les voir disparaître non plus.

La tête du géant Roméo en gros plan
La tête et le buste du géant Moussa

On imagine le temps, l’énergie déployée pour leur donner vie ; la conviction sincère de celles et ceux qui ont écrit, produit, mis en scène, fabriqué la parade. On imagine la fierté de celles et ceux qui ont cru dans la capacité des géants à proposer un spectacle inoubliable, prélude à un événement qui allait faire rayonner la France dans le monde entier. Pour celles et ceux qui ont donné naissance aux géants, pour le public qui a (quand même) rêvé devant la parade, pour toutes les personnes qui ont perçu les géants comme les vraies icônes de ce Mondial : leur mise au rebut, puis leur abandon pur et simple, n’étaient rien d’autre qu’un crève-cœur.

Avec le temps, les souvenirs de cette Coupe du Monde se sont sédimentés dans la mémoire collective. Les enfants du Mondial 98 ont dressé un autel où figurait ses icônes : il y avait en premier lieu Zidane et les 21 autres joueurs de l’Équipe de France, bien sûr ; Aimé Jacquet, le sélectionneur décrié devenu héros d’une nation ; Footix, souvenir peluché et bariolé d’un été inoubliable…

Moqués, bannis et enfin oubliés, les géants ont longtemps été tenus à l’écart de ce panthéon. Un peu par hasard, au début des années 2000, les dirigeants d’un club de foot du Val-d’Oise ont ramené Roméo à la vie. Depuis vingt-cinq ans, il pose son regard bienveillant sur de nombreux jeunes qui viennent fouler la pelouse du terrain à proximité. Une façon de transmettre, à celles et ceux qui ne l’avaient pas vécu, un peu de cet esprit du Mondial 98.

La tête et le buste du géant Moussa

Images tirées d’un enregistrement VHS de la retransmission télévisée du spectacle « Un monde de géants, la fête du football », publié le 30 septembre 2020 sur la chaîne YouTube TV autrefois.